Histoire d'un SAF découvert à l'âge adulte

HISTOIRE D’UN SYNDROME D’ALCOOLISATION FŒTALE DÉCOUVERT À L’ÂGE ADULTE

Famille Bourély, décembre 2011

 

1. Adoption et enfance

 

Nous sommes parents de deux enfants adoptés en Pologne. L’ainée a eu un développement normal, et rentre aujourd’hui dans le monde professionnel à 23 ans avec un diplôme Bac+3.

 

3. TH nov 1994Le cadet est né en 1991. Nous l’avons adopté à l’âge de 2 ans et demi. C’était un enfant calme (les Polonais disent « atone »), chétif et malingre, diagnostiqué intolérant au gluten. A son arrivée en France en janvier 1994, son comportement change très vite : il se change en enfant remuant, pleureur et coléreux.

 

Dès son entrée à la maternelle, les problèmes commencent : « ne suit pas la consigne », « dissipé », « ne travaille pas »,« perturbe la classe », « perd ses affaires » seront les appréciations les plus courantes et qui le suivront tout au long de sa scolarité chaotique. Il ira voir une orthophoniste, différents psychologues qui s’attachent à sa problématique d’enfant abandonné/adopté, mais sans suite : à chaque fois, après 2 ou 3 rendez-vous, il refuse de continuer. Il est très coléreux et nous fait des « scènes » où revient très souvent le fait que nous ne sommes pas ses parents.

 

Après deux redoublements en 6ème et en 5ème, il quitte l’enseignement général pour une Maison Familiale Rurale, orientée métiers de l’environnement. Il y passe deux ans en pensionnat, s’y comporte relativement bien, mais il est toujours le dernier de la classe et échoue au brevet des collèges : les professeurs nous conseillent de le faire poursuivre en CAP, « car il n’est pas fait pour la théorie ».

 

2. Adolescence et fugues

 

Nous orientons notre fils en CAP de tailleur de pierre, avec son accord. A 17 ans, il effectue une première année correcte dans un LEP à Miramas. Mais dans cette ville trop proche des quartiers Nord de Marseille, des camarades cherchent à l’embrigader au Front National (il résiste), d’autres vers le mouvement punk, tendance anarchiste : il se laisse séduire.

 

La vie familiale est de plus en plus infernale. Adolescence plus difficultés liées au SAF font que notre fils est en révolte contre tout : école, société, famille, il cherche l’affrontement et nos limites. Nous avons beaucoup de mal à résister psychologiquement. Sa mère trouve enfin un soutien auprès d’une analyste qui lui permet de ne pas couper la communication.

 

En septembre 2009, la deuxième année démarre très mal, avec de nouveaux professeurs moins compréhensifs pour un jeune marginal. Il commence à fuguer, et nous trouvons une solution avec l’Ecole : nous le mettons en stage longue durée chez une jeune sculptrice, qui le loge également. Le problème est qu’elle est elle-même jeune artisan, et n’a pas les moyens de l’occuper à plein temps. Il revient au bout de deux mois à la maison, et n’y fait pas grand-chose.

 

En mars 2010, il quitte la maison, et se laisse convaincre de revenir au bout de deux semaines. Mais il a acquis l’impression que le travail ne sert à rien, et que la vie de SDF n’est pas si difficile : il en fait l’apologie. L’ultime clash a lieu fin avril : suite à une dispute avec sa mère, il se sent rejeté et part pour de bon, avec 100 € en poche.

 

Nous savons qu’il est parti vers Clermont-Ferrand, où il a rencontré une fille sur Internet. Il ne peut pas rester chez elle (elle a 13 ans !) et devient SDF. Il ne nous donne aucune nouvelle et a perdu son téléphone portable. Nous faisons le pari qu’il se manifestera et reviendra de lui-même rapidement.

Les nouvelles arrivent finalement, début juin, via une facture des urgences de l’Hôpital. Il a été récupéré en coma éthylique dans la rue, ce que l’on refuse de nous dire, mais nous nous en doutons.

La semaine suivante, son père le retrouve à Clermont-Ferrand : surpris et ému de voir qu’on ne l’a pas oublié, il raconte sa vie avec force détails. Il a partagé la vie des SDF avec toutes ses composantes : vie en squat, soupe populaire, etc… Le père se voit amené à reconnaître qu’il a « réussi » sa démonstration d’autonomie…

Mais il y a aussi le revers de la médaille : ivrognerie régulière (à la bière le plus souvent), petits larcins, qui lui ont valu 3 interpellations policières. Jamais moteur, mais influençable, il a participé à des bêtises. Il a quand même eu l’idée d’éviter la drogue.

 

Il était donc grand temps de le récupérer. Nous parvenons à le faire revenir de lui-même une semaine plus tard, d’abord chez un copain, puis en stage de réinsertion où il restaure un château dans le Nord de la France, et enfin à la maison.

 

3. Le Canada et la découverte du SAF

 

Vers où l’orienter ?

Nous envisageons des communautés anarchistes présentes en Haute Provence .

Nous nous rappelons aussi que la sœur du père a déjà proposé de l’accueillir chez elle. Elle vit dans les montagnes en Colombie Britannique, avec son compagnon, forestier, et son fils de 5 ans. Il n’est pas difficile de le convaincre de partir, car le Canada est une destination prestigieuse. Il y part pour 6 mois avec un visa de touriste. Une fois sur place, il vit la vie des ruraux : corvée de bois, de déneigement, travaux de bâtiment. Point positif :il n’y a aucune ville à l’horizon pour aller y squatter. Sa tante, elle-même juste financièrement, lui redonne le sens des valeurs.

 

De plus, elle remarque les caractéristiques faciales du SAF chez notre fils, et nous sensibilise à l’importance du syndrome, dont elle a entendu parler par les psychologues scolaires. Elle nous propose de le faire diagnostiquer sur place, car c’est la partie du monde où le syndrome a été le plus étudié. Dès novembre, tout s’éclaire, grâce à des biblios sur Internet, nous comprenons que le SAF explique le gros de ses problèmes. Nous faisons faire les examens à Vancouver en mars 2011, par le Dr Asante, autorité reconnue du SAF, aidé d’un psychologue francophone. Le diagnostic est sans appel : SAF complet.

 

Notre fils a découvert en même temps que nous la vérité : « alors, j’ai une case en moins ?… » fut sa première réaction, suivie de révoltes. En même temps, le conflit avec nous baisse brutalement : Le père s’excuse au téléphone pour toutes les disputes inutiles pendant son enfance, où nous avions exigé de lui des choses qui étaient hors de sa portée …

 

En fin de séjour, il réussit bien comme assistant dans une friperie locale, et revient en France avec l’idée de travailler : il veut devenir tatoueur.

 

4. Retour en France

 

A son retour en France, il retrouve une petite amie sur place, rencontrée avant son départ. Elle fait un CAP de coiffure.

Après des nouveaux tâtonnements durant l’été, un petit boulot, et des recherches d’emploi, nous l’orientons finalement vers une école de coiffure, ou il démarre un CAP. Il vit à la maison et prend le bus tous les matins. Pour la première fois, il s’intéresse à sa formation, et en parle à la maison. Il a refusé qu’on informe les professeurs de sa situation.

 

La vie quotidienne reste difficile : nous avons maintenant un jeune adulte de 20 ans dont le comportement oscille entre celui de son âge et celui d’un ado de 15 ans. Il accepte toujours mal les contraintes de la vie en commun et les conseils pour gérer sa vie. Il s’énerve facilement quand on lui refuse quelque chose. Il n’accepte pas de parler de son handicap, pourtant bien réel et ne veut pas envisager un statut d’handicapé. En contrepartie, quand il est de bonne humeur, c’est un garçon charmant doté d’un solide sens de l’humour

 

5. 30 ans d’expérience Nord-américaine

 

Quel avenir lui construire ?

 

Le centre Asante à Vancouver, comme d’autres centres à Edmonton ou Seattle, a élaboré des bibliographies assez complètes sur la vie de personnes atteintes du SAF, et notamment les jeunes adultes. Par comparaison, au congrès de Toulouse en janvier 2011, nous n’avons trouvé des recommandations que pour des enfants jusqu’à 6 ans.

Nous avons donc fait venir une dizaine de livres ou vidéos, dont certains en français.

 

Ces lectures sont intéressantes, mais pas rassurantes :

- les risques de marginalisation, de délinquance, de drogue, etc... sont bien réels.

- Pourtant, les intentions ne sont pas mauvaises : par exemple, un jeune SAF ne vole pas, il « emprunte » des objets sans comprendre qu’il lèse quelqu’un, et oublie de les ramener…

 

Le plus déroutant est le fossé existant entre les paroles et les actes : notre fils est capable de bien s’exprimer, y compris sur des sujets de société ; de l’extérieur, son handicap est totalement invisible. Il raisonne juste, avec beaucoup de finesse psychologique, mais les actes ne suivent pas les paroles.

 

Une vie professionnelle est envisageable, mais avec un soutien proche, et plutôt à temps partiel.

Il faut viser des métiers simples, avec une routine répétitive, éviter le stress de l’inconnu.

Trois comportements clés d’un adulte sont problématiques :

- Gérer des horaires

- Gérer son budget

- Passer son permis de conduire

Notre fils a un BSR et ne conduit qu’un scooter.

La gestion de son compte bancaire ne l’intéresse absolument pas : il laisse ce soin à sa mère.

Quant à la gestion des horaires : nous devons continuer à le réveiller chaque matin.

 

Il faudra probablement envisager qu’un autre adulte l’aide à se gérer, sa vie durant…: cela pourra être son conjoint, ou une personne payée par la famille…

 

6. Des difficultés bien françaises

 

Le SAF étant peu connu en France, notre diagnostic a été tardif, et fortuit: durant toute son enfance, aucun des professionnels de santé rencontrés n’a fait le lien entre ses difficultés et un alcoolisme maternel. Tout a été mis sur le compte du traumatisme de l’abandon. Le seul chirurgien qui a évoqué un possible alcoolisme maternel a parlé des malformations de la face, sans évoquer les conséquences cérébrales.

 

Cet enfant a souffert pendant plus de 15 ans de l’ignorance du corps médical, et de l’incompréhension de ses parents et de ses professeurs. Il a été tenu pour responsable de ses échecs répétés alors qu’il était physiquement incapable de satisfaire à certains apprentissages.

 

Nous nous sommes battus en aveugles contre notre enfant alors qu’il aurait fallu se battre pour lui.

 

Le système français aggrave la situation de plusieurs façons :

- importance des diplômes, et de la formation théorique : même en CAP de coiffure, il y a des cours de maths et de physique, parfaitement hors de portée pour lui. Pourtant, en quoi cela gêne-t-il un bon coiffeur de ne pas connaître les équilibres de force newtoniens ?

- Rigidité du marché du travail et des âges : notre fils n’a pas pu être mis en apprentissage, car à 20 ans, il aurait fallu le payer beaucoup trop cher (43 %, puis 65 % du SMIC) pour les coiffeurs locaux.

 

7. Des trucs simples pour tous les jours

 

Quelques pistes nous aident pour vivre au quotidien avec notre fils en famille :

- Nous simplifions l’environnement : nous avons retiré la moitié des objets de sa chambre : il se sent mieux, mais n’arrive toujours pas à gérer son linge.

- Nous avons mis des interrupteurs automatiques dans la salle de bains.

- Nous imposons des règles : il a un PC, accès libre à Internet, mais avec contrôle d’horaire, qui s’arrête à 22h30.

- Nous fermons certaines pièces de la maison quand nous nous absentons, pour qu’il ne nous « emprunte » pas nos affaires.

- Nous répétons les consignes, avec un maximum de patience : avoir une hygiène minimale, ranger les objets utilisés, éteindre les lumières, respecter les horaires, etc… : nous les affichons, mais les progrès sont lents…et la patience souvent mise à rude épreuve.

- Nous ne nous battons plus sur les aptitudes inaccessibles (maths et abstractions) ;

- Nous avons mis en place un soutien psychologique pour nous.

 

Pour l’accompagner vers l’insertion professionnelle et l’autonomie, il faudra l’aider à rédiger son CV, le préparer aux entretiens…

Quant à l’autonomie (gestion de l’argent, du logement), nous n’avons pas de solution pour l’instant.

 

8. Se regrouper pour peser

 

Nous avons rapidement voulu créer une association de parents et familles d’accueil, pour échanger nos expériences et faire reconnaître le SAF comme handicap, comme en Amérique. Ceci dit, notre expérience consciente du SAF est toute neuve, et il faut bien reconnaître que le chemin sera long avant que nous puissions aider les autres. Nous pouvons et voulons partager nos expériences, mais ne prétendons pas avoir trouvé toutes les recettes.

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